Sécuriser la révolution des données en Afrique

Publié pour la première fois par SciDev.net

L’Afrique doit rallier la révolution des données – l’augmentation exponentielle du volume et des types de données disponibles qui offre la possibilité sans précédent d’informer et de transformer la société.

Prenons un petit exemple des potentialités qu’offre cette révolution: les compagnies de télécommunication peuvent suivre les mouvements de leurs abonnés en utilisant des données qui permettent de détecter les antennes-relais du réseau mobile par lesquelles leurs appels sont acheminés. La localisation des lieux où se sont rendues des personnes ayant quitté un foyer de maladie a permis aux épidémiologistes travaillant sur Ebola en Afrique de l’Ouest de prédire où de nouveaux foyers pourraient se déclarer.

Les mêmes informations – mais rendues anonymes pour préserver la vie privée des intéressés – peuvent servir à suivre le mouvement des marchandises vers les marchés et permettre ainsi aux économistes de capter des informations sur l’économie informelle.

Mais la collecte des statistiques nécessaires pour informer la société et suivre les 17 objectifs de développement durable exigera un effort considérable. Et même si les décisions gouvernementales ne nécessitent pas toutes des statistiques officielles, les besoins de l’Afrique en statistiques dépassent largement les données nécessaires au suivi des objectifs de développement durable. Les bureaux nationaux de statistique sont débordés par le travail de production de statistiques actualisées, fiables et pertinentes sur presque tout, de la prise de décisions en matière d’investissement à l’obtention de renseignements sur les possibilités d’affaires.

Tout cela a un coût. D’après un rapport non publié, établi cette année par des responsables africains de service de statistique et d’autres partenaires, produire des statistiques harmonisées pour suivre les objectifs de développement durable coûte un minimum de 1,54 dollar É.-U. pour chacun des 1,2 milliard d’habitants de l’Afrique. Ce montant passerait à 4,33 dollars par personne si on tient compte des coûts nécessaires pour améliorer la fiabilité des chiffres. Il augmenterait encore pour atteindre 8,11 dollars par personne en 15 ans, étant donné aussi l’accroissement attendu de la population, qui devrait passer à 1,6 milliard d’habitants.

Les coûts ne sont qu’une des contraintes rencontrées dans ce domaine – le défaut de cohérence et de qualité des données, la capacité limitée des bureaux nationaux de statistique de produire de bonnes statistiques en représentant d’autres. Il s’ensuit que, souvent, les statistiques ne rendent pas suffisamment compte de la situation de l’Afrique.

Un exemple de cet écart est fourni par le calcul du PIB (produit intérieur brut) officiel fait par les bureaux nationaux de statistique, qui montre une progression du revenu annuel des ménages en Afrique de 0,9% à 1,1% au cours des 20 dernières années. Alors que d’après l’estimation des chercheurs de la London School of Economics du Royaume-Uni fondée sur des facteurs tels que le nombre de ménages possédant un récepteur de télévision ou ayant accès à l’électricité, cette progression a été plutôt de 3,4% à 3,7% au cours de la même période.

Par ailleurs, selon un rapport de 2008 de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le nombre de données officielles sur l’agriculture fournies par les pays africains est le plus bas depuis avant 1961, un pays sur quatre seulement du continent fournissant des données sur la production des cultures de base.

Sans statistiques fiables, comment faire confiance aux données que l’on voit?

Nouvel environnement favorable aux données

Dans un excellent éditorial récemment publié, Shannon Kindornay a rappelé l’engagement pris par les pays à la Conférence internationale sur le financement du développement, tenue en juillet à Addis-Abeba, en Éthiopie, d’exploiter les possibilités offertes par la révolution des données.

Elle a également souligné les obstacles à la mise en œuvre de cet engagement. Ici, en Afrique, il y a cependant de très bonnes perspectives de surmonter ces obstacles. La révolution des données peut devenir une réalité – et rapidement.

La Conférence internationale sur le financement du développement doit son succès à une autre conférence organisée en marge de la réunion annuelle des ministres africains des finances et de la planification économique tenue en mars.

À cette réunion, un groupe de statisticiens et de professionnels des données venant d’horizons divers ont élaboré une stratégie de mise en œuvre de la révolution des données en Afrique. Il en est sorti le Consensus africain sur les données, un document qui présente de nombreuses innovations révolutionnaires, dont deux sont particulièrement importantes.

Premièrement, la notion traditionnelle de bureaux nationaux de statistique qui « posséderaient » de plein droit toutes les données officielles recueillies et rapportées a été redéfinie. L’idée a été de transférer ce rôle à des « communautés de données » – constituées de personnes venues de tous les horizons organisationnels (ONG, secteur privé, bureaux nationaux de statistique et autres organismes gouvernementaux), qui produisent ou utilisent des données dans des secteurs comme le commerce ou l’énergie.

Deuxièmement, le Consensus établit un principe suivant lequel des données de pays totalement transparentes (ou « libres ») fournies par les communautés de données pourraient être acceptées comme sources de statistiques officielles, pourvu qu’elles soient approuvées par le bureau national de statistique.

 Ouvrir la collecte de données

L’adoption du consensus sur les données signifierait un changement de rôle pour les bureaux nationaux de statistique. Elle pourrait créer un nouveau paysage statistique pour l’Afrique et ouvrir grandement le champ de la production et de la diffusion des statistiques nationales devant les acteurs étatiques et non étatiques.

Les professionnels appartenant aux communautés de données se verraient chargés de définir les données qu’ils produisent et utilisent – ce qui, par la même occasion, rendrait plus cohérentes les statistiques fournies par les pays. Et du fait que la collecte des données par les organisations non étatiques repose en général sur les technologies mobiles, ses coûts ainsi que ceux de la diffusion des données devraient chuter.

Enfin, et surtout, un seul critère prévaudrait: à savoir que seules les données les plus pertinentes, les plus fiables, les plus précises, les plus accessibles et les plus à jour – quel qu’en soit le producteur – seront acceptables.

Les bureaux nationaux de statistique en Afrique ont de solides états de service en matière de coopération et de promotion d’idées novatrices. Au nombre d’initiatives passées à mettre à leur actif figurent la Charte africaine de la statistique, cadre juridique commun de développement de la statistique, et la Stratégie d’harmonisation des statistiques en Afrique, effort coordonné en appui au plan d’action commun pour la mise en œuvre des objectifs de développement durable et de l’Agenda 2063 de l’Afrique. Il est donc aussi probable qu’ils adoptent le Consensus sur les données en Afrique – pourvu qu’un financement puisse être mobilisé auprès des partenaires pour sa mise en œuvre.

La Commission économique pour l’Afrique, en collaboration avec la Commission de l’Union africaine et la Banque africaine de développement, soutient cet effort visant à faire de la révolution des données en Afrique une réalité. Venez-vous joindre à nous pour cette entreprise commune.